Ukraine 3.0 - Work in progress

En dépit de la pire crise économique qu’ait connu le pays depuis une décennie et de la guerre qui fait toujours rage dans le Donbass contre le voisin russe, l’Ukraine se transforme durablement. De nombreux jeunes entrepreneurs sont revenus de leurs études à l’étranger pour participer à la révolution du Maidan. Ils ont rapportés dans leurs valises une vision de la société et de l’économie encore insolite dans l’ex république soviétique.

L’Ukraine 3.0, née de sa deuxième révolution depuis l’indépendance du pays en 1991, est un pays propulsé par sa jeunesse, qui regarde vers l’ouest et qui cherche l’inspiration partout sauf dans son passé soviétique. 

Rapporter ce qui a tant plu à cette jeunesse en Europe ou aux Etats Unis ne se fait néanmoins pas sans frictions. Le premier obstacle à surmonter, c’est bien sur la corruption endémique et la bureaucratie kafkaienne du pays. En détaillant le contenu du menu de son restaurant -lequel change au gré des saisons et de son humeur-, le chef Zhenya Mykhailenko, 30 ans, résume simplement: «Il est juste impossible de créer un restaurant comme le mien légalement! Chaque ingrédient doit être approuvé par les autorités sanitaires, chaque plat doit être testé tous les mois, chaque page du menu doit être signée… Alors forcément, pour contourner ça, on doit payer des pots de vin. Tout le monde le fait. C’est impossible de faire autrement!»

Un autre problème vient du manque de main d’oeuvre compétente. Ceux qui ont étudiés hors du pays confirment l’inadéquation du système éducatif ukrainien avec les besoins du pays. Notamment vis-a-vis des formations professionnelles. Alors certains prennent à leur charge la formation, comme Zhenya qui décide de former ses jeunes cuisiniers aux techniques culinaires qu’il a appris dans les écoles gastronomiques de New York, Los Angeles et Boston.

À l’espace créatif Tchasopis, on prévoit de lancer des cours pour les jeunes entrepreneurs. «C’est dans plus d’un mois et on a déjà trop d’inscrits» annonce Diana Cherniavska, qui gère les animations de l’établissement.

Ces limites ne semblent pas entamer l’énergie des jeunes créatifs qui changent le pays depuis quelques années. Et elles ne vont pas sans certains avantages aussi: avec un salaire moyen  inférieur à 200chf par mois, la main d’oeuvre ukrainienne est une des moins chère au monde. «Si j’avais voulu créer mon restaurant en Europe, cela m’aurait coûté au moins cinq fois plus cher qu’ici. Et ici, au moins, je n’ai pour l’instant aucun concurrent crédible. On est ouverts depuis trois mois et on est déjà rentables!» déclare, fier, le cuisinier entrepreneur entre deux verres de limonade: son établissement ne vend pas d’alcool. Un pari risqué pour un pays où le litre de vodka se négocie à trois francs suisses.

Si les autorités cherchent encore à se débarrasser des souvenirs de l’URSS (une loi vient d’être adoptée dans ce sens le 10 avril, rendant illégal l’utilisation des symboles communistes et qui aboutira au changement des noms de certains lieux comme la ville de Dnipropetrovsk), ce temps est déjà bien révolu pour la nouvelle génération. À la télé Hromadske, un média indépendant né peu avant la révolution et qui est devenu le principal relais de la contestation, quasiment personne n’a connu l’URSS de papa. «La moyenne d’âge au sein de la rédaction de la télé est d’environ 26 ans» confirme Anna Bilous, productrice et âgée de 20 ans seulement.