0 Grivnas / by Niels Ackermann

Hier soir, une heure avant le meeting-concert du candidat Yanukovych (le méchant en 2005, le grand favoris des sondages cette année), je me promenais sur la place Maidan, histoire d'être sûr qu'il n'y aurait pas une de ces manifestations / contre-manifestations qui avaient été annoncées par certains. Pas de manifestations en vue, mais un nombre surprenant d'attroupements de vieux et de jeunes. Exactement la même configuration qu'au meeting de Protyvsyh, retraités, chômeurs et étudiants sans le sous commençaient à s'agglomérer autour de personnes dotées de listes de nom. Tout doute était écarté, les spectateurs du meeting de Yanukovych allaient eux aussi être des "professionnels". Le tarif pour la participation est le même, 30 grivnas, soit un peu moins de 4 francs suisses.

Sauf que cette fois, les quelques 5'000 participants mandatés sont venus pour des prunes, ou presque puisqu'ils ont quand même profité d'un concert digne de l'eurovision clôturé par un père dodu au charisme déficient. Après le concert, quand tout était terminé, il restait sur la place ces immenses foules parfaitement dociles et divisées en petits groupes dans la nuit glaciale. Pendant de longues heures ils attendront une paye qui ne viendra pas. A minuit, ils abdiquent et rentrent, bredouilles et toujours aussi respectueux de l'ordre. J'imagine aisément qu'en France, dans une situation similaire, on aurait bouté le feu au siège du parti, ou qu'il aurait en tout cas été saccagé. Ici, rien, comme si ces gens n'en étaient pas à une spoliation près.

Demain, c'est mon dernier jour ici. C'est donc le moment pour un petit bilan de cette campagne.

Au niveau politique

J'étais venu pour découvrir un autre rapport à la politique, j'aurai été servi. Vous l'aurez compris, l'aspect "tout est à vendre" du militantisme local me dérange, mais il n'est qu'un symptôme logique d'un problème plus profond. Le système de partis en Ukraine n'a rien a voir avec ce qu'on peut observer chez nous, que ce soit en Suisse, en France ou ailleurs en Europe.

Si en 2005, pendant la révolution orange, il y avait encore un clivage dominant permettant à l'électeur de choisir "son camp" idéologiquement parlant, il n'en est plus rien aujourd'hui. Etre pro-russe ou pro-européen ne veut plus rien dire actuellement. L'adhésion de l'Ukraine à l'Union Européenne est plus qu'improbable en tout cas pour les 5 de ce nouveau mandat, et il n'y a pas d'incompatibilité entre une politique commerciale avec les deux voisins.

Si le clivage Pro-UE vs. Pro-russe a disparu, il n'a été remplacé par aucun autre. Les partis ukrainiens ne sont pas le résultat de divisions sociales, comme chez nous. Ce sont des partis crées autour d'un chef (par exemple, le parti de Ioulia Tymoshenko s'appelle le Ioulia Tymoshenko Bloc). Ces partis n'ont comme seul ciment que leur chef, aucune idéologie claire ne leur permet de durer au delà du règne de leurs fondateurs. Pas étonnant par conséquent que, d'une élection à l'autre, les cadres volent d'un parti à l'autre, allant là où le vent électoral les mènera, fut-ce chez l'ennemi d'hier.

Pas étonnant non plus que les électeurs se désintéressent massivement de la campagne puisqu'ils ne doivent pas choisir entre différentes directions politiques pour leur pays, mais qu'ils doivent uniquement se choisir un chef. Qui aurait honnêtement envie de s'impliquer pour se désigner un chef alors qu'il est absolument impossible de savoir ce qu'il va faire une fois au pouvoir, n'ayant aucune cohérence idéologique à défendre? Comment même vouloir agir dans la campagne alors que les seuls arguments sont de dire que le candidat A est plus charismatique que le candidat B, ou pire encore, qu'il a fait moins de prison que l'autre. Comment en vouloir à des citoyens d'un des pays les plus pauvre du continent s'ils préfèrent récolter une cinquantaine de francs en vendant leur voix alors que les enjeux clé de cette élection sont si habilement éludés par les futurs vainqueurs?

Peut-être que pour le 2e tour, les spin-doctors des deux partis qui s'opposeront, qui ont d'énormes chances d'être celui de Tymoshenko et celui de Yanukovych, trouveront une ligne de démarcation entre les deux programmes, permettant de cristalliser les convictions des électeurs en deux camps clairement identifiables. Mais pour cela, il faudrait de nouveaux programmes, parce qu'actuellement la plupart des experts s'accordent à dire qu'on pourrait échanger les programmes des deux candidats sans que personne ne le remarque.

Mais j'ai plutôt l'impression que c'est la tendance du 1er tour qui va continuer, à savoir maintenir ce flou sur l'idéologie, et se contenter de faire du bourrage de crâne à coups de spots télé, d'affiches sur tous les murs du pays, et de meetings artificiellement populaires.

Au niveau photographique

Je suis parti sans trop savoir ce que j'allais trouver. J'avais peut-être trop d'espoirs de voir un réel usage de la démocratie, avec du débat, des jeunes engagés et confiants dans l'avenir, de la contestation, des affrontements, des manifestations. A la place, j'ai juste découvert une extrême mollesse. Je l'ai d'abord vu avec la manifestation de Svoboda, et ce sentiment a persisté durant tout mon séjour. L'absence de fondement idéologique faisant, très peu de simples citoyens s'engagent personnellement dans la campagne. Les étudiants qui animent les tentes de distribution de tracts ne savent même pas où se trouve le siège du parti dont ils portent les couleurs.

J'aurais aimé trouver une approche originale de ces élections. Produire quelque chose de similaire à ce que j'ai fait sur les banques, mai qui permette d'illustrer cette drôle de campagne, la distance incroyable qui sépare les élites politique de ses électeurs, la superficialité du débat, et ce côté "élisez moi comme chef suprême". Mais assez vite, face à l'absence de matière humaine, on se retrouve à faire des photos d'affiches, et j'avais pas spécialement envie de plagier mon collègue Nicolas.

Résultat, j'ai de nombreuses images très typées reportage, présentant un panorama de ces élections, le contexte dans lequel elles se tiennent, la façon de communiquer, mais je manque d'un vrai fil rouge pour maintenir toutes ces images ensemble. Peut-être me viendra-t-il dans les prochains jours. J'espère.

Je n'ai pas encore décidé si j'allais, ou non, revenir pour le 2e tour. Je pense que si d'ici là je ne trouve pas ce fil rouge, la décision sera négative.